42 - Lundi 29 avril 2013 – Love is in the air…

2013

Je me suis réveillée avec le sourire, contemplant Manue endormie à mes côtés. Il fait jour depuis longtemps et j’ai besoin de m’aérer donc je descends sans bruit. 
En bas je découvre Elodie écroulée plus qu’endormie sur le canapé et Clara qui boit un café devant son ordinateur.
Clara, en me voyant, prête à sortir marcher, m’adresse un large sourire.

-    Je peux t’accompagner ?

-    Bien sûr !

Je suis d’une telle bonne humeur que l’on peut me demander n’importe quoi, je crois.  Les images de Manue cette nuit peuplent ma boite crânienne et me filent une pêche d’enfer. Alors que Clara est partie se préparer, j’attrape mon ipod, farfouille à la recherche de la musique idéale pour accompagner mon humeur du moment, la trouve et enfile mes baskets. 

Je sors l’attendre en chantonnant, tout en contemplant le Bon Gîte dont la toiture alambiquée et toute en rondeurs m’a toujours fascinée. 

Le bon gite

Je me dis que j’ai de la chance d’avoir grandi dans un tel trésor d’architecture que la place Louis-Marie Cordonnier. Et je me prends à l’imaginer comme avant, avant les immeubles de béton que la folie des hommes assoiffés d’argent a laissé se bâtir sur la digue. J’imagine comment ce devait être avant que ces immeubles ne dénaturent la vue depuis Hurtebise, Le Bon, Gîte, Les Beaux Jours, La Marmaille, Charivari, Bon séjour, Arden et toutes les autres… De Hurtebise, on voyait les tennis, les villas, probablement un bout de digue et peut-être même un peu de mer…

J’aurais aimé connaitre cet « avant », cette folle aventure née au début du siècle dernier, la vie des gens ici, avant-guerre, avant que les trois quarts des villas ne soient détruites en même temps que l’insouciance… Je repense à l’album de cartes postales de Mamie et je me dis que je devrais le sortir pour partager un peu de ce patrimoine auquel je m’intéresse, maintenant, en digne héritière d’un merveilleux bien que je ne me lasse pas de contempler dans son écrin.

Place LM Cordonnier

Je me rends soudainement compte que le vent est enfin tombé et que le soleil pointe enfin son nez. Oufff !!!

Love is in the air

Je réalise alors tardivement que Clara me filme et ce qui m’aurait habituellement mise hyper mal à l’aise, me fait sourire, là.
-    On peut même plus être heureuse tranquillement, donc… ?
Clara me sourit, derrière son appareil photo et me suit alors que je prends le chemin de la plage joyeusement. J’ai retiré mes écouteurs et tout en marchant, Clara ne cesse de me filmer.
-    Quelque chose en toi a changé…
-    Ah oui… ?
Au fond, ça me surprend que ça se voit autant, mais en moi je le sens bien que quelque chose a changé… comme si un truc s’était magiquement réparé dans tout mon être…
-    Tu sembles en paix, et ça change tout en toi… dans ta démarche, sur ton visage… tout…
Je m’arrête de marcher face à la plage, la mer est loin, la marée est basse, je me retourne pour regarder Clara et son pote Big Brother.
-    Oui, c’est ça, je suis en paix… avec moi, avec mon histoire… Le coming-out à mes amies, les retrouvailles avec Manue, tout ça, ça me remet sur un chemin que j’avais perdu…
Je sais pas comment t’expliquer mais… je crois que pendant toutes ces années, j’ai fait comme ma mère m’avait dit, j’ai tenté de me réaliser… En fait j’ai joué un rôle qui n’était pas le mien, à tenter absolument de vivre quand même…

Comme l’a dit Elodie, toutes ces filles que j’ai collectionnées, c’était pour remplacer Manue et en même temps l’oublier… Mais cette espèce de Shane (si tu ne la connais pas mate juste les premiers épisodes de The L word et tu comprendras de quoi je parle !), c’est pas moi au fond… je n’aurais pas dû vivre tout ça…

-    Tu aurais dû vivre quoi… ?

Clara ne lâche pas, elle me pousse, elle sent bien que pour une fois j’arrive à lâcher un peu de lest. Je lui dis que je suis passée à côté de ma vie, que j’aurais dû vivre mon amour avec Manue sereinement.

-    Peut-être il aurait duré, peut-être pas… mais il aurait au moins eu le mérite de ne pas être tué dans l’œuf… Tout ça à cause de la peur, de l’homophobie rampante… Tu sais après mon départ à Paris, sans elle, je n’ai plus pu revenir à Laon. C’était trop dur. J’en voulais à chaque habitant, chaque mur, chaque pierre de cette ville de m’avoir privée de Manue… C’est con hein parce que la ville en elle-même, elle n’y est pour rien… même pas les gens… enfin pas tous…

C’était plus fort que moi, ça a été très douloureux pour ma mère que je ne revienne plus à la maison. Ça a duré des années jusqu’à la mort de ma grand-mère, là pour aider ma mère j’ai dû rentrer à Laon. Mais je ne m’y suis plus jamais sentie bien… 

-    Faudrait que j’y retourne, maintenant… pour voir…

-    Si tu y retournes, je t’y accompagnerai, si tu veux bien..

Clara continue de me filmer, même dans mes longs silences qui encadrent mes réflexions dites à voix haute.

-    Tu vois, j’aurais été hétéro, j’aurais été un mec, j’aurais pas eu à vivre tout ça… J’aurais aimé Manue on se serait roulé des pelles devant tout le monde, j’aurais été reçue dans sa famille, elle serait venue à Paris avec moi, on se serait peut-être mariés et on aurait eu des enfants, peut-être aussi… 

En fait, ça change toute une vie d’avoir une orientation sexuelle différente d’une majorité qui estime que comme elle est une majorité elle a forcément raison et toi tort d’être comme tu es, qui tu es…

-    Tu sais, moi le mariage, à la base je m’en foutais mais… tu vois, je me suis dit que mon histoire, je ne voulais plus qu’elle se reproduise, je me suis dit qu’avec la loi on serait enfin reconnus comme pouvant s’aimer et construire et que du coup ça changerait enfin les mentalités… Alors je me suis mise à militer pour… Je crois fort en cette loi pour changer la donne…

-    Tu aurais préféré être hétero… ?

-    Et toi tu aurais préféré être multimillionnaire ou au RSA ? Ca me fait doucement rire les gens qui t’opposent que voilà t’as fait le choix d’être gouine, alors faut que t’assumes de pas avoir les mêmes droits ! Ben non, j’ai vraiment pas choisi, sinon j’aurais été très maso ! Comme toi si tu me répondais que t’aurais préféré être au RSA…
Clara me regarde avec tendresse, je crois qu’elle est contente de me voir enfin si volubile et capable de m’exprimer sur le sujet sans que l’émotion m’étrangle.

-    J’ai 40 ans, la loi Taubira vient d’être votée, j’ai retrouvé la femme de ma vie… enfin tout semble possible, enfin être lesbienne semble pouvoir devenir un choix… 

Je regarde la mer, je profite des rayons du soleil qui chauffent ma peau et je sens que toutes les réponses que j’attendais sont en train d’arriver. Oui j’ai changé et ce n’est qu’un début, je le sais, je le sens !
C’est comme si d’un coup, tout se débloquait et l’horizon se dégageait. Dans ma tête, il y a la même météo qu’à Hardelot, la brume, le vent, la pluie, la tourmente ont disparu, il fait grand beau, le meilleur est à venir !

-    Je suis heureuse…

A ces mots, je me retourne vers Clara et lui dis que j’ai un truc à faire avant de m’enfuir à toutes jambes, direction Hurtebise.


Plage

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