40 - Samedi 20 avril 2013 – Le jardin de ma mère...

Je suis arrivée chez ma mère dans la matinée, elle n’était pas là mais m’avait laissé un mot sur la table de la cuisine « je suis partie en courses, je reviens vite ! ». 
Ça me fait toujours bizarre d’être là, surtout que si la maison a connu quelques rafraichissements, ma chambre elle est restée telle que je l’ai laissée en octobre 1990. Comme un ilot de la fin des eighties sauvegardé. Mes posters de Milène, les affiches de la Boum 1 & 2, du Grand Bleu, mon bureau avec ma mini-chaîne, ma machine à écrire, mon Kiki, des photos au mur et sur ma table de nuit mon radioréveil et une pile de Première, y compris dans sa version américaine.

chambre


Retournée sur la table de chevet, une photo de Manue, qui avait accompagné toutes mes nuits, jusqu’à ce 4 juillet. Je la regarde avec attention cette photo que j’ai prise de Manue à Hardelot le lendemain du jour où nous nous sommes embrassées. Elle pose sur la plage, elle me regarde intensément. 

-    Gaëlle !!! Tu es là ???

Je descends l’escalier de bois pour enlacer ma mère qui m’attend en bas. On ne s’est pas vues depuis le 27 janvier où ma mère m’a fait la surprise de débarquer à Paris avec sa copine Nicole. Quand je les avais récupérées à Paris ma mère arborait fièrement un T-shirt qu’elle avait fait floquer assorti à sa pancarte disant « Moi aussi, je veux que ma fille ressemble à une meringue ! ». Nicole, elle, n’était pas peu fière de sa pancarte « Je veux me péter la ruche au vin d’honneur de mon fils et de son mec ! ».
Pendant que maman range ses courses je descends dans le jardin pour admirer les fleurs qui annoncent le printemps plus que le calendrier. 
Depuis la fenêtre de la cuisine Maman m’interpelle jovialement alors qu’elle vient d’allumer la musique.

-    Tu as vu comme ils sont beaux mes iris ? 

-    Superbes ! 

Iris

Ma mère n’a jamais été aussi radieuse que depuis son divorce ! Je l’ai enfin découverte à 18 ans, à partir de mon coming-out et de mon chagrin d’amour mêlés. Elle a été très présente, très soutenante. 

Pink, dont elle est fan, emplit l’atmosphère de cette maison où j’ai vécu 10 ans et où commence à flotter une bonne odeur de cuisine qui m’est familière.

-    Je te prépare une blanquette pour midi !

-    Huummmmm, Maman, tu sais comment me parler !

Je me ballade dans le jardin dont Maman a toujours adoré prendre soin et je le comprends de plus en plus. Elle a fait de ce petit jardin de ville un hâvre de paix et de cocooning où elle vit à 90% l'été. A chaque endroit de ce jardin, j'ai un souvenir avec ma mère. Je la revois lisant sur son fauteuil, même par temps frais, emmitouflée dans un plaid. Je nous revois papotant, elle jardinant et moi brodant en sirotant une limonade avec Mamie.

Je sors mon Lumix et me mets à immortaliser chaque détail de ce lieu qui me parle tant de ma mère, ce lieu que je veux immortel dans mes photos car je sais maintenant plus que jamais qu'un jour il ne sera plus, ou plus à Maman, plus à nous. Qu'un jour, je devrai faire le tri de toute cette maison, la mort dans l'âme, tomber sur des petites babioles, des souvenirs comme tout autant de reliques me parlant d'elle, de nous. Je sais qu'un jour, comme ma mère il y a quelques mois, je serai dans la maison de ma mère, à tout bazarder en la pleurant. Quand Mamie est morte, j'ai eu triplement mal. J'ai eu mal de perdre ma grand-mère. J'ai eu mal de comprendre que désormais Maman était en première ligne, qu'elle serait la prochaine pour qui mon cœur se déchirerait. Et j'ai souffert de réaliser que contrairement à ma mère, moi je serai seule face à ce chagrin immense.

jardindemamere

C'est ainsi dans cette famille depuis X générations, les filles uniques succèdent aux filles uniques... mais moi, je n'ai pas de fille, pas d'enfant à qui transmettre quoi que ce soit. Ça ne m'avait jamais manqué, comment avoir un enfant quand on ne sent même pas encore femme...? Et là avec la mort de Mamie, c'est comme si toutes les cartes avaient été redistribuées.
Ma mère me sort de la torpeur où je m'étais soudainement retrouvé plongée, tout en photographiant ces objets, ces plantes, ces détails qui font de ce jardin un lieu unique, le jardin de ma mère...

- C'est prêt ! tu viens à table ?

Sa blanquette est magique, elle me ramène toujours en enfance, je lui dis que je crois qu’elle fait la meilleure blanquette du monde, que si un jour j’écris un livre, ce sera sur sa blanquette.
Ma mère rit de bon cœur et me ressert.

-    Dis, tu es sûre que ça te gêne pas que je prenne ta voiture pour aller à Hardelot ?

-    Non pas de souci, moi j’ai la Diane de Mamie, ça me suffit pour trainer ! Alors, il y aura qui à ces retrouvailles ?  As-tu eu des réponses ?

-    Oui… de quasi tout le monde…

-    Quasi… 

Ce n’est ni une question, ni une affirmation, mais ça sonne comme un soupir. Elle suppose que le « quasi » c’est Manue. Je ne peux que confirmer. Je n’ai eu aucune nouvelle à ce jour.

-    C’est peut-être pas plus mal en fait…

-    Maman… !

Elle a peut-être raison mais moi je n’imagine pas ces retrouvailles sans Manue, j’ai tellement envie de la revoir…

-    Je ne veux pas te revoir souffrir, c’est tout… 

-    Je sais Maman, mais il y a prescription… il y a 23 ans…

-    Parfois 23 ans ne suffisent pas à cicatriser une plaie…

Je ne réponds pas car Maman a raison, je le sais.

-    Et si elle vient, qu’elle est mariée, heureuse et mère de la famille parfaite, tu vas le vivre comment… ?

Ma mère a peur que cela ravive mes plaies, elle dit que Manue ne s’est surement pas empêchée de vivre après tout ça, elle…

-    Mais je ne me suis pas empêchée de vivre…

Je croise le regard de ma mère, doux et douloureux à la fois.

-    Tu es heureuse… ? Tu as la vie que tu voulais… ? 

-    Je ne suis pas malheureuse.

-    J’aimerais que ma fille soit mieux que « pas malheureuse », Gaëlle… J’ai toujours ambitionné plus pour toi ! Qu’as-tu fait de ton talent ? Pourquoi n’as-tu plus jamais écrit un roman ? Pourquoi ne t’es-tu jamais trouvé une petite femme avec qui être heureuse et pourquoi pas fonder une famille… ? Moi j’aurais bien voulu te voir mère et heureuse… Je l’ai tourné en dérision sur mon slogan de manif mais oui j’aimerais aller à ton mariage… J’aimerais savoir que je peux mourir tranquille, que tu n’es pas seule… Tu le mérites… Tellement…

Pink continue à chanter en sourdine depuis le repas et là elle clame Fuckin’ perfect, alors que je sors sans un mot m’asseoir sur les marches qui mènent au jardin.
Ma mère s’assoit à mes côtés et pose son bras sur mes épaules sans plus un mot, juste Pink qui chante.

 

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