35 - Mercredi 4 juillet 1990 – Après l’apocalypse…

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La fête s’est terminée tard, ou tôt. J’ai bu. Beaucoup. Enfin trop pour quelqu’un qui ne boit jamais. Je me suis fait du mal en m’emplissant d’alcool, du mal pour contrer la douleur du chagrin d’amour, la brulure de la trahison, l’anéantissement de tous mes projets. 

Les filles, sans rien savoir de ce que je vivais, m’ont aidée à ranger et je me suis effondrée dans le canapé à leur départ. Quand ma mère rentre du travail, je pleure dans le canapé dans mon sommeil, inquiète elle me réveille, me demande ce qu’il se passe. Elle comprend vite que j’ai trop bu et que quelque chose ne va pas, elle ne m’a jamais vue comme ça.

 

-    Dis-moi ce qu’il se passe, Gaëlle…

Je ne peux même pas parler, le cactus pénible qui obture ma gorge quand ça ne va pas, a au moins triplé de volume, c’est une sensation horrible. Je suis comme frappée de mutisme face à ses questions ; ma mère est de plus en plus inquiète.

-    Il s’est passé quelque chose à ta fête ? On t’a fait du mal ? Dis-moi…

-    J’peux pas…

J’allais me lever pour quitter la pièce mais ma mère m’a rattrapée et bloquée sur le canapé.

-    Reste là, je vais te préparer un thé au miel et au citron… ça te fera déjà du bien !

Ma mère doit rudement s’inquiéter car c’est la première fois que je la vois aussi prévenante et attentionnée. Elle revient bientôt avec une tasse fumante que je lape tout doucement, ma mère face à moi. Je me rends compte que mes larmes coulent sans discontinuer.
 

tasse

 

-    Je suis en vacances seulement dans trois semaines, mais vous pourriez partir à Hardelot avec tes copines passer le mois de juillet, ça vous ferait du bien de vous retrouver après tout ce stress et avant de partir chacune dans votre coin… !  Il faut juste qu’on attende les retours de la Sorbonne et qu’on avise avec les parents de Manue pour votre emménagement…

Ma mère, sans le savoir, a appuyé pile là où ça fait mal et j’éclate en sanglots, je voudrais mourir, plus rien n’a aucun sens et je le lui dis. Ma mère me regarde, abasourdie et désespérée de me voir aussi déprimée.

-    Mais… mais pourquoi ??!!!

-    Manue n’ira pas à Paris avec moi… 

-    Eh bien ce n’est pas grave, vous vous verrez aux vacances…

Ma mère ne comprend pas. C’est normal, comment pourrait-elle ? Elle n’a pas vu mon cœur en bouillie tout éparpillé au pied de son lit. 
Et d’un coup, je ne sais ni comment ni pourquoi mais les mots viennent, d’une traite, saccadée, sans même reprendre mon souffle.

-    Maman… je voulais te dire un truc… mais pas comme ça… évidemment… je voulais te dire que j’aime Manue, que ce n’est pas mon amie, mais la fille que j’aime, que je suis amoureuse d’elle et que je veux vivre ma vie avec elle… 
Je voulais te dire que c’est comme ça : j’aime pas les garçons… enfin si je les aime bien… mais pas comme ça…
Je voulais te dire que j’ai pas choisi d’être « comme ça » mais que je le suis… je suis homo maman… voilà…

Ma mère a un long temps d’arrêt, si long que je ne sais interpréter ce qu’il signifie, elle ne dit rien et son visage n’exprime rien, c’est comme ça, ma mère n’est ni expansive, ni expressive…

-    Et c’est pour ça que tu es dans cet état… ?

-    Non… J’aurais voulu te le dire joyeusement, Maman, pas comme ça… Parce que je n’en ai pas honte, je n’en suis pas triste, c’est comme ça… 
Mais… Manue m’a quittée hier soir… elle est avec Stéphane… j’ai l’impression que je vais en mourir, Maman…

Ma mère ne dit rien mais elle me prend dans ses bras où, pour la première fois de ma vie, je m’effondre en larmes. Je pleure longuement dans les bras de ma mère.

-    Tu ne vas pas mourir, Gaëlle … Tu vas penser à toi… A toi, à ton avenir, à ce que tu veux faire, être… Tu vas me faire le plaisir de faire tout ce que tu as envie de faire et de devenir  qui tu voudras, avec ou sans Manue… Après ton père, j’ai cru que je ne serai plus jamais heureuse et… regarde ! Je ne l’ai jamais autant été ! 

Je crois que jamais auparavant ma mère ne m’a pas parlé comme ça, le cœur si ouvert, les mots si plein d’empathie. J’ai bien fait de lui parler, je n’imaginais même pas à quel point elle pourrait me soutenir.

-    J’avais peur que tu me rejettes… Toi, Papa…

Elle me regarde intensément, son regard brille comme rarement je l’ai vu briller.

-    Te rejeter… ? Mais pourquoi ? Parce que tu aimes une fille ? Bien sûr j’aurais préféré que tu empruntes une voie plus classique, pour toi, pour ton bien-être, c’est toujours plus facile d’être dans le troupeau que de marcher à côté, mais je n’ai rien à redire sur qui tu aimes et aimeras… 
Moi, ce que je vois quand je te regarde, c’est une fille intelligente, courageuse… tu as toute la vie devant toi ! Alors ne baisse pas les bras et ne renonce pas à la vie pour un chagrin d’amour… Car c’est TA vie et si tu as le courage de la vivre, tant mieux pour toi et si Manue ne l’a pas, tant pis pour elle… 
Oui, ça fait mal, ça fait très mal… Nos cicatrices, faut apprendre à vivre avec…
 

 

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