32 - Dimanche 28 avril 2013 – Sunday morning & breakfast

Elodie me tombe dans les bras à mon arrivée me disant tout bas qu’il va être temps qu’on crache notre Valda, Manue et moi… ! Elle m’arrache un large sourire. Décidemment, elle a des antennes ! 

Le petit déjeuner est animé, ponctué d’anecdotes et de bonne humeur. Elodie y est pour beaucoup et nous rions toutes, comme si les tensions retombaient enfin. L’équipe de « Fem Tv » filme, capte ces instants de complicité retrouvée. Elodie raconte même une anecdote pas très valorisante pour le dernier garçon avec qui j’avais tenté de sortir en seconde et que j’avais quitté au prétexte que « j’aimais pas trop qu’on me lèche les amygdales »…

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Lucie pleine de compassion pour Sébastien me dit que le pauvre, j’ai dû le traumatiser à vie… Chacune y va de son petit reproche sur ma persécution des garçons, en vilaine lesbienne qui se respecte, quand Lucie interrompt soudain le chahut.

-    Mais tu savais déjà que tu étais lesbienne à ce moment-là… ?

-    Oui… sans mettre vraiment de mots dessus… je savais… c’était devenu évident…

-    Tu étais déjà amoureuse d’une fille… ? 

Pour une fois, j’hésite à répondre à Lucie, je sens que ma sensibilité est un peu à fleur de peau vu l’échange qui a précédé et en même temps, je n’ai pas envie de mentir. On n’est pas là pour ça… Les regards sont tous tournés vers moi ainsi que deux objectifs… Ca n’aide pas. Je suis tétanisée, au bord de l’implosion…
C’est Manue qui va me tirer de l’embarras, contre toute attente. Elle qui n’a encore pas dit le moindre mot à qui que ce soit sur cette époque-là.

-    Oui… elle l’était. De moi…

Sa voix douce et posée a fait stopper tout bruissement et a percuté mon cœur en activant son rythme. Je baisse la tête pour fuir tout regard intrusif.

-    Galou est mon premier amour… le plus grand… le plus beau… le seul en somme…

Cette révélation me percute. Je sens une larme rouler sur ma joue, mais je relève la tête et croise le regard de Manue face à moi. Elodie a posé sa main sur la mienne, sur ma cuisse, elle la serre avec douceur.

-    J’ai hésité à venir parce que j’avais peur de te revoir… Je te fuis depuis 23 ans… Mais en venant, j’ai compris que ce n’est pas toi que je fuis, mais moi…

Elle me parle comme si le monde entier n’existait plus, comme si elle n’avait pas conscience que nos amies nous regardaient, et pire encore les caméras de Clara et Solenn. C’est comme si elle se libérait d’un fardeau car Manue lâche mon regard pour se tourner vers nos amies.

-    Je n’ai pas eu le courage de Galou… Elle, elle était prête à affronter le monde entier pour assumer notre amour au grand jour… Prête à le vivre devant vous. Et moi, malgré tout mon amour pour Manue, j’ai été lâche… Alors, elle a tout organisé pour qu’on s’exile faire nos études à Paris et qu’on puisse y vivre tranquillement notre amour… Et moi, je l’ai quittée et je suis partie faire mes études loin d’elle… Je me suis dit que ce serait mieux… plus simple… 
J’ai été lâche et nulle… Je n’avais pas son courage. J’ai collectionné les amants pour tenter de me prouver que j’avais eu raison… et que j’étais hétéro… que je ne l’aimais plus…

La main d’Elodie serre la mienne plus fort. Heureusement car je me sens de plus en plus en proie à l’émotion. J’ai un cactus en travers de la gorge. Un cactus qui gonfle. Qui gonfle et qui pique. 

Elodie rompt le silence qui commençait à s’installer, lourd et pesant.

-    Tu as collectionné les amants pendant que Gaëlle collectionnait les maitresses… Vous avez cherché à vous oublier sans y parvenir, chacune à votre façon… Gaëlle te cherchait dans toutes les femmes qu’elle croisait et toi tu cherchais un homme capable de te faire oublier ce qu’Elle avait fait naître en toi…

Manue acquiesce, les yeux brillants de larmes, qu’elle replonge dans les miens, son regard douloureux et perçant, c’est comme de l’acide qui brule le mien.

-    Pardon, Galou… pardonne-moi…

Elodie lâche soudainement ma main, l’interrompt et se lève, bouleversée.

-    Ce n’est pas tant à toi de t’excuser auprès de Galou, Manue… c’est à nous… à nous toutes…

Elle passe derrière chacune des filles, posant ses mains sur leurs épaules en les nommant.

-    A toi, Mathilde… A toi, Lucie… A toi, Hélène… A moi… A nous toutes, de nous excuser auprès de vous deux… A nous de nous excuser pour ne pas avoir su vous donner confiance en le regard du monde sur vous. 

C’est grâce à nous, à notre ouverture, à notre bienveillance que vous auriez dû prendre confiance et vous sentir fortes pour affronter le monde. On n’a pas su… Entre celles qui ne savaient pas, celles qui savaient mais ne voulaient pas et celles qui savaient mais n’osaient pas… On a été incapables de vous protéger.

Maintenant je pleure à chaudes larmes et Manue aussi… On a 17 ans. On a fait notre coming-out et on a peur. On est bouleversées et on attend la tempête. Lucie, en larmes, se lève et vient m’enlacer en me demandant pardon. Hélène en fait autant avec Manue. Je suis bouleversée. Manue aussi. 

C’en est trop, je m’extrais de l’étreinte de Lucie et je sors en courant. Je cours à perdre haleine, en sanglots. J’ai besoin d’être seule face à cette submersion d’émotion. Besoin de solitude. Trop plein à évacuer. Il y a tant de chose qui me hantent depuis si longtemps…

Plage deserte

Je finis par m’arrêter de courir et je fais un truc que jamais de ma vie je n’ai fait, que je n’ai jamais été capable de faire : je crie… Moi qui n’explose jamais, qui ne m’expose jamais… là je crie, je hurle peut-être même, toute cette rage, toute cette douleur accumulée depuis 23 ans… Je crie ma rage et ma souffrance enfouies, cachées, tues, niées depuis toutes ces années. Je me laisse tomber sur le sable et je pleure. Longuement. 

Enfin je me rends compte seulement que je suis sortie en tee-shirt et que j’ai froid et je tremble comme une feuille sous l’émotion et le vent. Je suis secouée de tremblements et je m’arrête de pleurer, je me relève soudain en proie à la peur panique que Manue ne disparaisse à nouveau de ma vie.
Et comme dans tous ces moments de peur de ma vie, « Try » de Pink m’emplit le cœur, les veines et les tympans pour me dire de me relever et d’essayer, encore et encore…

Je me remets à courir en sens inverse pour rentrer à Hurtebise, je cours contre le vent…  Je la vois dans le jardin, pile poil là où on s’est embrassées pour la première fois.

Elle n’est pas partie. Je peux laisser la pression redescendre…

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