31 – Mardi 17 Mai 1990 – Des Promenades à la Cathédrale…

Les premiers rayons de soleil réchauffent Laon, enfin… A quelques semaines du Bac, j’ai séché les deux dernières heures de cours, la philo une fois de plus, pour profiter du soleil, m’isoler et écrire sur les Promenades sous le bahut.

remparts

Dans mon walkman, Indochine réclame un baiser et je me laisserais bien tenter aussi… et les trois nuits par semaine avec ! Mais pas avec Indochine !!!

Autour de moi quelques groupes chahutent, des couples s’enlacent et s’embrassent. Tranquille, assise en tailleur dans l’herbe, j’écris puis me laisse distraire par les feuillages des arbres qui bruissent sous la bise légère.  Mais je m’y remets très vite car les mots se bousculent dans ma boite crânienne et je dois les poser pour m’en libérer.

poeme

Manue me surprend un peu plus tôt que prévu, elle est sortie très vite, je crois qu’elle avait envie de me retrouver. Evidemment, nous ne nous embrassons pas fougueusement comme les autres couples, on se frôle à peine, on ne montre rien. Tant pis pour le baiser, Indochine peut remballer…

Je range vite mon bloc-notes, mon stylo et mon walkman pour suivre Manue le long des remparts, plus loin, là où les autres lycéens ne vont pas. Comme tous les soirs je fais un bout de chemin avec elle pour la raccompagner dans sa maison bourgeoise derrière la Cathédrale, avant de descendre par les grimpettes ou les escaliers pour retrouver notre petite maison en ville basse. 
En marchant, parfois nos mains s’effleurent et ça me trouble, je me sens rougir et il m’arrive de croiser le regard troublé et le sourire gêné de Manue.

-    Vivement qu’on soit à Paris, libres… !

-    Libres…? Libres de quoi ?

Je la regarde surprise, ça me semble si évident à moi ! Evidemment libres d’être nous, amoureuses, ensemble, de s’aimer au grand jour, de se tenir la main… A Paris, loin des regards d’une petite ville de province étriquée tout est possible !

Manue ne répond pas et c’est plutôt signe de réticence. Elle parle toujours peu mais son mutisme est souvent mauvais signe, ça j’ai appris à le comprendre !

-    Je ne crois pas que je me sentirai plus libre ailleurs… la liberté c’est pas dépendant d’un lieu mais c’est dans la tête, non… ?

Elle n’a malheureusement pas tort… Que répondre à ça ? Que tous mes espoirs s’effondrent ? Qu’on ne sait jamais… avec le temps… ?  Même moi je n’y crois pas… Mes rêves font naufrage. Manue le voit et alors que nous sommes seules, sa main se referme sur la mienne quelques instants, comme pour me rassurer. Puis elle me lâche.

-    Mon cousin David a avoué à ses parents qu’il aimait les garçons, il a dit qu’il faisait son « coming-out » … Mes parents en ont parlé hier soir. Ca fait un scandale dans la famille. Ses parents lui ont dit que tant qu’il ne serait pas redevenu normal ce n’était pas la peine qu’il revienne les voir… Mon père dit qu’il aurait fait pareil… ma mère n’a rien dit…

Je la considère avec stupéfaction, tant les mots et les attitudes me choquent. Il a « avoué » son homosexualité comme un meurtre, il doit redevenir « normal » comme si être homo c’était ne pas l’être, sinon ses parents ne le reverront pas… J’en ai la chair de poule. Je ne dis rien.
Ca me fait penser à la chanson « Comme ils disent » d’Aznavour entendue pour la première fois il y a quelques années et qui m’avait tiré des larmes. Je me sentais accablée par toute cette tristesse dans cette chanson, la solitude, les amours impossibles, ces regards méprisants et ces moqueries.

Les parents de Manue font partie de cette bourgeoisie laonnoise dont j’ai toujours entendu mes parents dire qu’à en écouter les discours on chasserait toujours le mammouth… Manue a été élevée dans cette mentalité un peu, voire beaucoup, réac, il ne doit pas être facile de s’en extraire. 
Chez moi, c’est un peu plus libre… tant qu’il s’agit des autres… Que dirait ma mère ? Mon père ? Je ne pense pas qu’ils sauteraient au plafond, mais tant pis, moi je suis prête à leur annoncer. Mon amour pour Manue m’en donne le courage.

Et je me dis que quoi qu’il arrive il y aura des pertes potentielles : assumer mon homosexualité, c’est prendre le risque de perdre en chemin des gens qui ne comprendront pas, ne pas l’assumer c’est prendre le risque de me perdre… Et vu que c’est avec moi que je dois passer le reste de ma vie, autant choisir d’assumer. 

cathedrale

Ca y est je suis décidée, tout s’est éclairci dans ma tête en quelques minutes de silence partagé avec Manue, au pied de la Cathédrale : je ne serai pas comme elle, moi, j’assumerai ! Et advienne que pourra ! 
Nous faisons encore quelques pas à l'angle de la rue du Cloître où nos chemins vont se séparer, comme à chaque fois, pour n'éveiller aucun soupçon.
 

place

Alors que Manue filera directement chez elle par le chemin habituel, alors que moi je flânerai, en traversant la rue Châtelaine pour descendre les escaliers de la gare, avec peut-être un petit détour par le Monoprix et son rayon disque, à moins que je me décide à trainer un moment à Sinfony pour lorgner sur les derniers walkmans... Dans ma tête, je suis déjà partie, quand Manue se rappelle à mon bon souvenir en me disant "à demain" et c’est à la commissure des lèvres que je l’embrasse en lui lâchant un : 

-    Moi, j’ai pas peur, j’ai pas honte, je me fous de ce que pensent les autres : je t’aime et je le crierai bientôt à la terre entière car un amour comme ça on en vit qu’un tous les 12 000 ans !!!

 

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