15 - Vendredi 26 avril 2013 – Une soirée de retrouvailles

Le début de soirée est animé, l’ambiance est plutôt bonne, c’est du pain béni pour Clara et son équipe. J’ai fait une lumière chaleureuse et douce en allumant plein de photophores partout, je me dis que ça va bien avec l’ambiance. 

photophore

Elodie nous a surprises en nous annonçant qu’elle a une fille de 16 ans qu’elle élève seule. Elle nous parle de ses peurs de maman face à cette adolescente dont elle souhaite qu’elle soit moins délurée qu’elle.
Son parcours nous sidère tous, faute d’avoir eu son bac, Elodie est partie comme jeune fille au pair aux Etats-Unis, a voyagé au gré de ses amours, du Tibet à l’Afrique du Sud, en passant par la Nouvelle-Calédonie puis a fini par rencontrer l’amour dans les bras d’un Argentin dont elle est tombée enceinte et avec qui elle est partie s’installer. Elle est revenue en France quand sa fille avait 7 ans. Cette bab convaincue vit désormais en Ardèche avec des potes, dans un couvent désaffecté qu’ils retapent et dans lequel ils cultivent du bio, organisent des concerts et des débats et rencontres culturels. Je l’écoute, fascinée, me trouvant petite joueuse avec mon parcours quasi exclusivement européen… Elodie a donné un vrai sens à sa vie, elle s’est construite autour de valeurs humanistes qui aujourd’hui sont les seuls piliers de sa vie, loin de la société consumériste et normative qu’elle a pris grand soin de fuir. Quel exemple, quelle leçon de vie !

Au cours de la soirée, chacune joue le jeu et y va de son anecdote sur la bande en préparant le repas. Evidemment Clara les interroge sur moi et ce qui ressort souvent c’est mon côté rêveur, lunaire et décalé qui ne m’a pas valu beaucoup de bonnes appréciations dans mes bulletins ! Elles ont trouvé plusieurs anecdotes amusantes à raconter sur cet état permanent. En fait, il semble que je les amusais beaucoup à mon insu… 
Elodie m’a gratifié d’un large sourire en croisant un regard appuyé de Clara sur moi. Et je dois avouer que ça m’a amusée, moi qui me sentais un peu mal… J’ai du mal à me sentir actrice de ces retrouvailles, je prends plein de photos, je fais beaucoup de portraits, de photos de détails d’Hurtebise et ses invitées. 

Je me sens plutôt spectatrice, « il manque quelqu’un près de moi » : Manue, que je n’ai pas revue depuis le bac, n’est pas là…  Je bois un peu. M’isole beaucoup. Me laisse envahir par la mélancolie. 

Affalée dans un fauteuil, un peu en retrait, je sens le spleen me happer. Clara le remarque et tente une approche avec sa caméra.

- Ca ne va pas, Gaëlle ?

Mon regard en dit sûrement long sur ma mélancolie mais je ne sais que répondre, cette fois encore c’est Elodie qui me tire de l’embarras en venant dans mon dos m’entourer de ses bras, comme avant, enfin, plutôt, comme depuis ce feu d’artifice improvisé… !

- Alors Galou, qu’as-tu raconté de beau sur moi ?

Je me retourne et croise son sourire malicieux, Clara capture cet échange complice et ça doit être plutôt sympa à filmer, à voir son sourire, elle est vite rejointe par son équipe, toujours réactive, parée pour des confidences. Elodie me tient toujours contre elle et je me laisse bercer. Je me sens bien. Elle s’est assise sur l’accoudoir. 

- J’ai dit… enfin, j’ai raconté en quoi je te dois beaucoup… beaucoup, beaucoup, beaucoup…

Nous sommes rejointes par le reste de la bande et Clara me lance un regard de défi, genre « Vas-y ! C’est le moment ! », mais elle n’est pas la seule, impatiente.

- Ah oui ?! Tu lui dois quoi à Elodie ?

Nous assistons alors au come-back de notre Mathilde telle qu’avant : Mathilde qui se veut le centre, Mathilde l’indispensable, Mathilde qui doit TOUT savoir et qui a du mal avec l’idée que quelqu’un puisse prendre une place plus importante qu’elle.
Je me laisse aller contre Elodie, apaisée par son contact et Clara me sourit avec douceur, pour me mettre en confiance.

- En fait… j’ai expliqué à Clara que je devais beaucoup à Elodie… je pense qu’il est temps que je le lui dise…

- Oh, tu sais, Galou, j’en ai toujours eu une petite idée…

Un peu surprise quand même, je me retourne et la regarde longuement, croisant son regard doux, son léger sourire. Elle savait donc…

- Je savais un peu ce que je faisais…

Elle savait donc… c’était désormais sûr. Ce défi n’était qu’un moyen déguisé de m’aider, comme mon fonds de réserve n’était qu’un travestissement d’aide dédié à Elodie… En fait, on s’était aidées mutuellement mais en se le cachant, par pudeur… Elodie prend ma main dans la sienne, m’adresse un nouveau sourire malicieux et ajoute qu’elle croit avoir rendu service à d’autres.

- Ehhhh ! Mais de quoi parlez-vous ?!

Mathilde s’impatiente, elle a toujours détesté être écartée des secrets, je me jette à l’eau, enfin.

- Un soir que nous étions ici, l’été d’avant la Terminale, Elodie m’a mise au défi de lui prouver que je n’étais pas une fille coincée…

Lucie sourit largement, affirmant que ça c’est du Elodie tout craché avant de me demander quel fut mon défi.

- Mon défi a été…. de… de découvrir ensemble… l’amour entre filles…

Si Lucie et Hélène restent bouche bée, la mâchoire de Mathilde, elle, risque fort de se décrocher et son regard n’invite pas à la poursuite mais pour autant je vais le faire !

- T’as quand même pas relevé CE défi ?!

Son ton est à la limite du dédain et son air agacé ; je la considère avec une sérénité qui m’étonne moi-même. Autrefois je serais partie, énervée et sans un mot…

- L’offre était plus que tentante… j’aurais pu tomber sur pire… !

- Merci Galou, ça me touche beaucoup !

La bouche d’Elodie s’écrase bruyamment sur ma joue et Hélène et Lucie ne peuvent s’empêcher de rire face à notre complicité pas banale, il faut bien l’avouer.

- Ce qui se confirme aujourd’hui c’est que… Elodie était pleinement consciente que bien plus encore que son corps et une nuit de plaisir, elle m’offrait un bond en avant inouï… Qu’elle m’aidait à grandir et à comprendre entre autres, pourquoi je me sentais si différente de vous… Après cette nuit avec Elodie, tout s’est fait beaucoup plus naturellement et ma prise de conscience s’est imposée en douceur et sans heurts… Grâce à toi, Elodie… Merci…

A mon tour de l’embrasser chaleureusement, emplie d’émotion et de gratitude envers cette amie qui sans le dire ni chercher de reconnaissance m’a donné bien plus que toutes les autres en présence. Je me tourne enfin vers mes amies et si les expressions d’Hélène et Lucie restent on ne peut plus amicales, il n’en va pas de même pour Mathilde.

- Tu veux dire que t’es… 

- Lesbienne, homo, gouine, goudou, oui… Oui, Mathilde… Je le suis et je l’ai toujours été… Voilà pourquoi passés 16 ans, vous ne m’avez jamais plus vue avec un mec…

- Mais jamais avec une fille non plus, cela dit…

La remarque d’Hélène est douce mais suppose sûrement une recherche d’infos complémentaires, légitimement et logiquement.

- C’est que j’étais discrète… autant que je le pouvais…

- Même en plein chagrin d’amour après le bac… 

L’allusion de Lucie à notre seule algarade est on ne peut plus claire, je joue la franchise jusqu’au bout en lui souriant. Elle mérite enfin une explication, autant que faire se peut.

- En effet… Tu comprends mieux pourquoi je ne pouvais rien te dire à ce moment-là… ? Pourquoi j’ai été si à cran… ? Pourquoi j’ai été aussi dure avec toi…

- Est-ce indiscret de te demander avec qui, Galou ?

Oui décidément Hélène cherche des réponses, mais je ne me sens pas prête à lui en donner, c’est encore un peu compliqué pour moi. Pourtant Mathilde réplique avec un ton encore limite dédaigneux.

- Voyons Hélène ! Arrête d’être naïve ! Tu n’as donc pas compris ?! Qui n’est pas ici ce soir ?!

La réponse acerbe de Mathilde me sidère et me met k-o, incapable de riposter, comme à chaque fois que l’émotion est trop forte, comme à chaque fois que l’affect est sollicité et c’est encore et toujours Elodie qui vient à ma rescousse.

- S’il y a quelqu’un ici que Manue ne souhaite pas rencontrer, c’est sûrement plutôt de ton côté qu’il faut chercher, Mathilde, tu ne crois pas… ?

Lucie, fidèle à son caractère adolescent, se lève alors et propose de manière douce un break salvateur.

- Bon les filles, on ne va pas commencer le week-end comme ça parce que sinon, il ne va pas durer longtemps… alors, on va aller manger un morceau et éviter de s’envoyer des saloperies à la tête… ok ?
Hélène se lève et se range à ses côtés.

- Je vote pour !

Mathilde les suit dans la cuisine, pour s’éviter une confrontation avec Elodie et moi, alors que je reste hébétée face à Elodie et Clara.

- Punaise ! Elle a pas changé cette vipère ! J’ai jamais compris ce qui te reliait à elle, en fait… ? Une forme de masochisme, non ?

Je ne réponds pas à Elodie, toujours sonnée et en proie à de vieux souvenirs plus douloureux les uns que les autres. La main douce de Clara vient de prendre la mienne pour la masser doucement.

- Allez Gaëlle, on va aller manger un morceau… ça te changera les idées !

Son sourire est doux, je prends soudain peur qu’elle ne s’attache plus que de raison et ça, c’est carrément le mauvais plan… une histoire de cul : oui, de cœur : pas question ! Pas de petite sœur à mes cicatrices, oh non… !
Je me relève en prenant appui sur Elodie, m’éloignant de la sorte de Clara et me dirige vers la cuisine. Malgré un départ difficile, le repas s’anime, on évoque des soirées ici, des tentatives culinaires improbables qui se terminaient en soirée pâtes… 
Je me sens libérée, plus légère : j’ai à nouveau fait mon coming-out… Je souris, enfin un peu plus détendue.

 

Tout le monde rit, s’échauffe, les filles de « Fem’Tv » capturent ces instants heureux et complices et moi, je me sens loin, si loin que je sors pour donner corps à cet éloignement. 

 

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